A eux

Publié le par Onali

A eux

Cette semaine tu es du matin. Ou du soir. Tu ne sais plus. Un peu paumée dans le ronronnement des transpals, le bruit métallique des chaussures trop lourdes à porter de si bon matin et le froid qui glace le bout du nez à même pas huit heures. Engoncée dans ta polaire aux couleurs passées, les mains recroquevillées à l’intérieur des manches, tu badges, calculant avidement les heures qui te séparent du soleil, de la lumière et de la chaleur.

Tu passes la porte, rentrant toujours un peu la tête dans les épaules, craignant qu’elle ne te retombe violemment dessus (c’est déjà arrivé). Tu empruntes le rayon puériculture, secouée par la chaleur soudaine et les lumières trop vives qui te font cligner des yeux. Tu lances quelques bonjours en te dirigeant vers le comptoir.

Vite, vite. Toujours vite. Toujours en mouvement. Ici l’immobilité est une preuve de fainéantise. A éviter absolument sous peine de prendre des remarques cinglantes qui donneront un goût amer à ta journée même pas commencée.

Tu arrives, tu laisses ta polaire, ici la chaleur est étouffante, les ordinateurs ronronnent déjà signe que ton chef est déjà arrivé. Tu déposes tes petits trésors, ici un paquet de mouchoirs, là une bouteille d’eau, quelques bonbons rejoignent un tiroir discret, des feuilles s’agitent et se froissent. Tu explores ton nouveau et minuscule monde, ces cent mètres carrés qui n’appartiennent qu’à toi durant ces quelques heures harassantes. Ton univers. Tu épluches minutieusement les informations que ta collègue t’a laissées la veille.

Puis tu passes dans tes rayons, tu inspectes les allées droites, si tout est en ordre, propre, à l’abri. Tu vérifies si tes bébés sont à la bonne place, tu en redresse un ou deux qui font les fous, tu ramasses les paumés, tu ranges à sa juste les place les dissipés.

Tu caresse amoureusement les nouveaux, les petits rigolos, les beaux et les pressés. Ceux qui partent trop vite, sans attendre, prêt pour une nouvelle vie.

Tu effleure les ridicules, les laissés-pour-compte, les malchanceux. Ceux qui n’arriveront jamais au bout de leur vie, qui seront retirés et enfouis.

Tu lance des œillades sévères à ceux qui sont toujours là, ceux qui ont l’obligation de dégager la voie, de laisser les autres respirer. Qui empiètent sur tes chouchous. Tu étouffes les velléitaires, les revanchards et les vindicatifs.

Ceux qui veulent une énième chance, les cancres, les distraits, les coquins. Tu étoffes les rêveurs, les pleureurs, les jeunots.

Tu tends l’oreille pour surprendre les conversations secrètes, les petits bruits des discrets, des silencieux, des timides.

Une fois ton tour effectué, tu profites des derniers moments de calme, tu prépares les listes de commandes, tu range les derniers retardataires, tu souris au grand chef et tu trace les grandes lignes de ta journée.

Ton chef arrive, on se bisouille, on se salue, on échange quelques blagues. On fait un point rapide sur le boulot, un état des lieux bref, on est autonomes, pas besoin de consigne, juste les dead-lines ça nous suffit. La musique éclate dans les haut-parleurs, signe que les portes s’ouvrent. Une boule au bide, un sourire nerveux, les dernières recommandations et c’est parti.

Pendant ces sept prochaines heures, tu te dévoueras corps et âme, tu sueras sang et eaux. Tu consulteras cent mille fois ton écran, pour trouver des merveilles, des bêtises, des sauve-ma-vie, des pépites, des lourdeurs, des enfantillages, des surprises.

Tu rangeras des caddies entiers, tu feras des aller-retour dans le froid, la chaleur, les odeurs, la lumière et l’humidité. Tu pesteras mille fois contre tout, rien, n’importe quoi. Tu transporteras des tonnes de choses, tu les rangeras, tu trouveras une place pour chacun d’eux tout en tendant l’oreille aux gens qui veulent ton aide.

Tu seras à la fois secrétaire, psy, conseillère, gendarme, maman, infirmière, adolescente et paumée. Les sourires qu’on ne te rend pas, les bonjours avalés, les bébés qui rient, les vieux adorables. Les collègues d’amour, les quinze-vingt-trente minutes de pause pour avaler un sandwich mou et un coca qui bulle.

Les fuites et les cachettes en réserve. Avec lui, avec elle, avec eux. Les goûters improvisés, les confidences, les pleurs et les joies. Les colères qui fulminent. Les accrochages. Ces murs de béton armé, ces caméras, ces coins feutrés, secrets, qui permettent d’oublier pendant un petit moment le stress et la tension d’un instant difficile.

Puis, à nouveau, la cavalcade, dans les escaliers, les ascenseurs qui tombent en panne, les longueurs des couloirs froids et humides, les rencontres au hasard (tiens t’es là toi).

Les charges trop lourdes, les piles trop hautes, tout est multiplié, étouffant, compressé. Toujours plus. Plus loin, plus haut, plus cher, plus nombreux, plus, plus, plus. A s’évanouir. A en avoir le tournis. A en vomir.

Puis le flot des clients se tarit. La musique se fait plus douce. L’électricité sous-jacente disparaît. Les épaules se décontractent et les sourires sont plus francs. Plus las aussi. La fin approche à petits pas. Discrètement. En silence. Il ne faudrait pas que l’on se réjouisse trop vite.

Enfin, elle arrive. La relève. La fraîcheur. L’énergie. On papote. On se sourit. On échange des clins d’œil de connivence. On sait ce qu’il y a à faire. Toujours. Tout le temps. On le sait et on aime ça. Il est temps alors de partir. On s’attarde encore un peu. On se frôle. On jette un dernier regard en arrière et on s’en va.

Affronter à nouveau le froid des quais, les bruits assourdissants des camions, les cris de ceux qui n’ont que ce moyen pour se faire entendre. Puis c’est la chaleur du vestiaire. On se déshabille, on quitte l’uniforme inconfortable, on laisse tomber l’armure de l’anonymat pour redevenir une personne à part entière.

A nouveau nous-mêmes, nous quittons cet endroit qui nous dépossède un peu plus chaque jour. Pour y retourner le lendemain.

La journée commence. La journée se finit.

Bienvenue dans la Grande Distribution, rayon livres.

Publié dans Couplet

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