Vivre en continu

Publié le par Onali

Vivre en continu

Elle repose doucement le téléphone sur son socle et pousse un soupir. Ses yeux se remplissent de larmes, sa bouche tremble légèrement et ses poings se crispent de manière convulsive.

Elle avait beau attendre depuis des mois, voire des années en vérité, que ce lien si toxique soit rompu, qu'elle ne s'attendait vraiment pas à en ressentir de la peine. Cela faisait un long moment déjà qu'elle ne pensait plus avoir de larmes pour ce genre de situation. Et là...surprise.

Elle s'essuya rageusement les yeux et secoua la tête. Peu importe ce qu'elle ressentait, elle devait garder la tête haute et affronter le monde comme elle l'avait fait jusque là. Personne n'avait besoin de connaître sa vulnérabilité et elle s'était jurée quelques années auparavant de ne plus montrer sa fragilité.

Parce que les gens sont des vautours. Patients, ils attendent le moment de faiblesse qui leur permettra de déchiqueter votre petit coeur effrayé. Et s'en régalent de manière impudique et vulgaire.

Une leçon qu'elle avait apprise dans sa jeunesse et qui la rendait distante et froide aux yeux de ses collègues, de ses amis et même de sa famille. Elle se barricadait le coeur pour mieux survivre dans le monde cruel qui l'entourait.

Longtemps elle avait cru, bien naïvement, que tout était de sa faute. Qu'elle n'était pas à la hauteur, pas assez gentille ni serviable. Qu'elle se devait de se sacrifier pour le bien des autres et que c'était normal et tout à fait acceptable qu'elle s'oublie elle-même pour s'occuper de sa famille, de ses amis et de ses collègues.

Après une énième crise, elle avait entamé une thérapie qui s'était avérée extrêmement bénéfique. Du moins pour elle. Parce que son ex-mari n'était pas franchement de son avis. Grâce à cette "parlotte encadrée", elle avait pu sortir de sa prison et voler de ses propres ailes. Elle avait mieux saisi les tenants et les aboutissants des règles qu'elle s'imposaient au quotidien et qui la menait invariablement du côté obscur. Elle avait été anéanti de constater le gouffre dans lequel elle s'était jetée sans comprendre qu'elle appelait au secours.

Puis elle avait redressé la tête et ouvert les yeux. Elle avait coupé les ponts avec sa famille toxique, changé de boulot pour vivre de sa passion et décidé de quitter son mari vindicatif et tyrannique pour une solitude reposante et bienvenue.

Évidemment, ne pas avoir eu d'enfants avait été un soulagement lors de ce changement de vie. Peut-être qu'elle n'aurait pas pu accomplir tout ça si elle en avait eu. Mais il n'était nul besoin de ressasser tout ça. Parole de thérapeute.

En revanche, elle ne saisissait pas encore comment son ex-mari avait pu "refaire"sa vie aussi rapidement. Pas plus tôt qu'elle eut quitté le domicile conjugal, elle l'avait surprise dans les bras d'une jolie poupée au détour d'une rue. Depuis, ils vivaient dans le même appartement et considérait ses enfants comme les siens.

Elle en avait été épaté. Non pas jalouse car elle savait très bien ce qu'il en était. Elle ne voulait pas être l'Autre. La laissée pour compte, aigrie et amère qui l'aurait empêché de rechercher ailleurs ce qu'elle ne pouvait pas lui donner.

Mais elle ne comprenait pas vraiment comment il le vivait. D'une manière générale elle s'en fichait. Bien heureuse d'en être débarrassée et vivant sa solitude avec reconnaissance. Mais parfois, quand elle le croisait par hasard, elle se demandait ce qu'il pouvait ressentir à accomplir les mêmes gestes jour après jour mais avec une autre.

Comment se comportait-il avec elle ? Avait-il les mêmes regards, les mêmes attentions et les mêmes blagues qu'il avait eu lors de leur débuts conjugaux? Pensait-il à son anniversaire, avait-il les mêmes réflexes quand il disait une bêtise, ou oubliait de fermer la poubelle ou d'éteindre la salle de bain le matin ?

Toute cette intimité partagée pendant quinze ans était-elle reconstruite ou modifiée de manière infime pour coller à une nouvelle personnalité ? Pensait-il parfois à elle ? Son ex-femme ? En la comparant à la "nouvelle" ou à "l'autre" ?

Le quotidien d'une journée ressemblait-il aux centaines d'autres qu'ils avaient vécu ensemble ?

Elle espérait que non. Égoïstement, elle se refusait à penser que ça pourrait être le cas. Parce que ça voudrait dire qu'elle-même pourrait le revivre. Comme une mauvais film qui saute en cours de visionnage. Elle ne voulait pas de réchauffé. Elle voulait autre chose. De la nouveauté qui l'oblige à se réinventer chaque jour pour la rendre meilleure.

Pour vivre et non plus survivre.

Publié dans Intermèdes

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